Les chants de la sansouire.
cheminement 3
Scamandre était en furie sous la colère des cieux.
Voilà bien longtemps que le vent n'avait provoqué pareille démesure.
Les oiseaux épouvantés se cachaient sous les tamaris échevelés
et les galets étincelaient sous les embruns.
La sansouire dévastée semblait accoucher la lumière.
Les trois compagnons ne voulaient pas changer d'horizon.
Ils ne se retournèrent pas, montèrent au sommet du Belvédère par l'escalier en colimaçon et
firent face à l'étang, véritable mer intérieure convulsée.
Leurs corps tanguaient sur la plate forme métallique sous les assauts du vent.
La chair de leurs muscles luttait et résistait aux tourbillons.
Du haut de leur observatoire, les trois amis virent monter les lames de fond qui portaient au ciel le cri des guêpiers.
Les nuages fuyaient courant vers l'horizon.
Maintenant, sous l'agressivité des rafales, le ciel se déchirait et une aigrette fendit de son cri la roselière blonde.
Le poète était monté le premier en haut du Belvédère, lèvres sèches, yeux plissés, il lançait quelques mots provocateurs à l'étendue d'eau.
Puis il était redescendu, avait ramassé un bois flotté en forme de bucrane menaçant.
Il caressait le bois, il caressait la bête de ses mains aux veines gonflées et il imaginait son existence
en attente d'une vie qui ne l'attendait pas vraiment.
On n'a pas à lutter contre les éléments.
On n'a qu'à s'adapter aux formes qu'ils offrent.
Bête, monument, végétal, le sel pouvait tout recouvrir.
Le poète chuchotait des mots, des plus étranges que le vent reprit et dispersa à la surface de l'étang.
Le passeur avait rejoint le poète.
Il pensait que Scamandre avait encore la mémoire de ses vaisseaux aux bannières éclatantes qui partirent un jour pour les croisades.
Seigneurs et princes avaient dû ajourner d'une semaine leur départ pour la cité céleste de Jérusalem,
voilà plus de 700 ans.
En effet, ce jour là, Scamandre était en furie comme aujourd'hui. Sa colère livra un présage néfaste mais les
croisés restèrent incrédules.
Finalement, le calme avait conquis sansouire et étang.
La flotte comtale avait appareillé pour le grand voyage, l'autre rivage de la Méditerranée.
Le passeur se contait l'histoire face aux rouleaux des vagues de l'étang déchaîné
en cherchant à boucler les sillages des vaisseaux conquérants.
Le photographe, lui, attendait le changement de lumière comme une bénédiction.
Pour que la photo soit pleine, il réclamait encore plus de nudité aux tamaris du premier plan,
meurtris par les râles du vent afin de pouvoir fonder la vérité de l'instant.
Le photographe suivit du regard le filet des pêcheurs d'anguilles
calé entre les piquets jusqu'au ponton de bois et satisfait retrouva les couleurs délavées par le vent.
Michel Falguières.
Mars 2007

