Quelques éléments de biographie. Ce mot m'en rappelle un autre : une femme qui racontait à une autre (c'était sans doute lors d'un dîner entre nanas, comme elles-mêmes appellent ce type d'événement fort) qu'à sa naissance elle avait interpellé sa mère en ces termes :- Bon, passe pour cette fois, mais ne me refais plus jamais un coup pareil sans m'en parler auparavant !
Moi, plus modestement, je suis né. Comme c'était la guerre, j'ai entraîné mes parents loin de Paris, puis je les y ai ramenés à la fin des hostilités.
Je suis allé à l'école, j'ai rencontré des profs, leur ai appris des choses et je suis sorti de l'école. J'y suis aussi vite retourné, car je suis devenu professeur. Donc même cadre, mêmes murs, même ambiance, même si les rôles n'étaient plus identiques.
Un jour, vingt années plus tard, en me levant un beau matin, j'ai réalisé que si je continuais ainsi j'aurais passé toute ma vie à l'école. Alors j'ai démissionné.
Je suis sorti de l'école.
Et je me suis consacré à plein temps à la traduction littéraire, à traduire, donc. À patauger dans les mots des autres, à faire croire à des lecteurs que je ne connaissais pas qu'ils lisaient des auteurs dont ils connaissaient la langue. Car les mots du traducteur ne lui appartiennent pas, ils appartiennent à l'auteur qui d'ailleurs ne connaît pas forcément la langue du traducteur.
Mais j'étais censé écrire une biographie, et j'ai l'impression que je m'égare...
Recommençons : Je suis né, je suis allé à l'école, j'en suis sorti et je suis devenu traducteur (une histoire de marmite dans laquelle j'étais tombé quand j'étais petit). Pour expliquer pourquoi la traduction, pourquoi l'espagnol, pourquoi tout, il faudrait écrire une biographie infra-psychique par exemple, genre littéraire qui n'existe pas encore. J'attendrai donc que les écoles post-modernes d'écriture attelées à la mort perpétuelle du roman inventent ce nouveau mode d'expression pour m'y adonner avec délices.
Mais reprenons le fil : quand j'eus quitté l'école, dont je garde le meilleur souvenir, je me mis à traduire avec une délicieuse frénésie, en même temps que je créais aux éditions Actes Sud la collection a Lettres hispaniques » qui publia de très beaux titres des lettres contemporaines espagnoles (je veux dire d'Espagne, péninsulaire avant tout).
Cette merveilleuse exploration dura dix ans, au cours desquels je rencontrai beaucoup d'auteurs, traducteurs et éditeurs des deux côtés des Pyrénées. Puis je cessai d'exercer cette fonction, désireux de consacrer plus de temps à la traduction proprement dite (toujours cette délicieuse frénésie).
J'oubliais : une biographie doit comporter des dates. Celles que je n'aime pas, par exemple : 1492 (expulsion des juifs d'Espagne) ; 1804, apothéose de la mégalomanie ; et quelques milliers d'autres. Exemples de celles que j'aime : 1789, date d'espoir pour (presque) tout le monde ; le 21 juin, (presque) n'importe lequel, le triomphe de chaque année.
Dans cette biographie, je n'ai pas encore parlé du rire et des larmes, des couchers de soleil, de la musique de Bach, de la longue patience du joueur de billard, de la merveilleuse seconde de silence qui survient juste à la fin d'un concert, avant d'être étouffée par les applaudissements, de ce moment d'humanité suprême qu'est une table garnie entourée de gens qu'on aime, du doute omniprésent qui pétrit la lumière de la vie.
De cette vie qui s'occupe de vous dès qu'on a le dos tourné : c'est ainsi qu'un matin (ou presque) je fus nommé directeur du Collège International des Traducteurs Littéraires, lieu que je connaissais bien pour l'avoir fréquenté souvent depuis sa création en 1987.
Et c'est là que je suis encore aujourd'hui, au carrefour de centaines de traducteurs de tous pays, contribuant à une meilleure reconnaissance de leur travail dans le monde du livre et des lecteurs, au plan national et international.
Et c'est de là que j'ai écrit Les Nègres du traducteur, à partir d'une idée qui m'était venue quand je dirigeais la collection « Lettres hispaniques » et présentais les derniers titres à paraître à l'équipe des représentants, à laquelle est dédié cet ouvrage, qui lui doit beaucoup.
Claude Bleton
Arles, le jeudi 18 décembre 2003




