
Tableau 1: La poupée-pouceuse
Une route, la nuit. Kate fait du pouce, dans sa robe de lolita trash.
GARIN
Whitehorse. La nuit. L'hiver.
Moins quarante-cinq degrés Celsius. La limite entre le froid et la mort.
Une fille habillée en poupée fait du pouce le long de la route principale.
On pourrait la prendre pour une pute, avec ses jambes de dix-sept ans fourrées dans beaucoup de dentelle bon marché et son entêtement à se trouver sur le bord de la route à cette heure.
Mais ce n'est pas une pute.
C'est simplement une fille habillée en poupée à moins quarante-cinq degrés Celsius.
Elle a froid.
Évidemment.
Crissement de la neige sous ses bottes à plate-forme.
Froufrou de dentelle sur ses cuisses engourdies.
Un prénom fait son chemin du chaud de son ventre au bord de ses lèvres et s'échappe en fine buée rose dans la nuit cassante du Yukon.
Jamie.
La fille soupire.
Elle n'aurait pas dû descendre.
Elle aurait dû rester dans l'autobus encore une nuit. Monter encore. Se perdre plus creux dans l'improbable Nord. Pousser plus loin la fuite insensée dans les montagnes, l'exhas, les troupeaux de bisons et les A&W.
Mais.
Whitehorse.
L'image floue d'une licorne blanche sur la tapisserie d'une chambre d'enfant.
Et la voilà.
À faire du pouce à moins quarante-cinq degrés Celsius dans son costume de poupée, debout sur la limite entre le froid et la mort.
Je ne la connais pas encore, cette fille. Mais ça ne saurait tarder.
Bruit de moteur. Klaxon. Kate prend son sac à dos et sort.
GARIN
Elle arrive chez-moi.


Photothèque de l'Atelier Photographique N89
Vauvert Gard - Didier Leclerc photographe présente
Sarah Berthiaume écrivain, auteur dramatique