



Je suis née. Oui. Il me semble que c'est demain. Je voudrais être née plus tard, quand l'apaisement des tourments humains aura gagné sur la folie de la planète.
Un jour, un peu après midi, les cloches sonnent. J'arrive morte sur la terre (on dit cyanosée) bleu-noire, le crâne déformé, laide.
Ensuite, à la petite école, je me fais moquer à cause de mes yeux bridés. Pour que tout rentre dans l'ordre, je dis que mon père est né à Hanoï -c'est vrai- fils d'un corse (Albert, Jean) et d'une cévenole (Albertine, Jeanne), fils du Capitaine Albert qui a terminé sa carrière militaire dans les maquis du Bois de Païolive et a viré communiste avant de passer une longue retraite au service des autres dans une petite mairie du Gard.
Du côté maternel, 2 réfugiés nés en Espagne, Dolorès (qui lira et écrira sans fautes !) et Juan Bautista, qui ne parlera jamais la langue française. J'ai deux enfants Laurence & Jean, 3 chats, 1 python royal, un couple de colombes diamant.
Je collectionne les belles chaussures et les beaux gants (qui en veut ?) Le temps est une invention. Hier c'est il y a des années et ce qui vient de m'arriver je ne sais pas encore si ça va s'enfouir ou m'obséder en restant blotti dans quelque coin de moi.
J'écris et je lis, depuis l'âge de 5 ans, sans cesse, partout, tout, tout le temps... Ce que j'écris ne prend pas toujours une forme "aboutie", une "grande" forme (poésie, théâtre, nouvelles -pas de roman encore, pas d'espace-temps pour ça-), mais la main est impériale, elle trace, elle avance, elle fait exister le temps, cette fiction. L'écriture, comme la photographie creuse l'écart et crée desliens exactement dans le même mouvement, d'où le vertige ! Et, comme le fameux fleuve où on se baigne -jamais le même, toujours reconnaissable- elle fait couler dans les veines dans les yeux, dans la bouche... sang, humeurs, sueurs, larmes, salives, sucs... intensément.
Et se calme le jeu de vivre pour ouvrir la porte dérobée à des secrets violents qui aussitôt approchés prennent des formes douces.
Avec Didier Leclerc les mystères de l'existence deviennent palpables : chimères, divagation, pulsions, rêves... intouchables et à portée de main, se superposent en palimpseste sur les feuillets du livre ouvert des corps et des visages.
Mani Grégo
